Courir en arrière

Une seule page blanche pour une seule vie à remplir ou à embellir. Au jour du grand tirage au sort, tout est acté, impossible d’en espérer davantage. D’aucuns tenteraient une extension providentielle, mais la négociation ne serait que folie puisque, déjà, l’horloge est lancée !
Et pourtant, que ne serais-je prêt à faire pour ignorer le temps ? Celui qui court sans relâche, jour après jour ; celui qui tarde à venir, celui qui disparaît sans crier gare, celui que l’on a du mal à apprécier, sans compter celui que l’on croyait acquis…
Gagner un brin d’éternité équivaut à se nourrir de tout, un peu. Explorer les profondeurs de la terre, tunnels et grottes souterraines, et se souvenir de l’odeur des roches dans l’humidité ; sauter en parachute, en espérant une rencontre providentielle avec quelques plumes ; tenter de mémoriser le végétal avec le parfum des fleurs sur son passage ; et l’herbe, ô oui ! l’herbe, lorsque l’orage est passé et que s’ensuit l’indomptable fumet du foin, juste avant d’éternuer. Et encore, entendre le bruissement des herbes hautes qui frissonnent sous la bise de l’hiver sans pouvoir les protéger. Et les vagues… l’inoubliable goût de leur sel sur la langue. Cette mer si aimante, comment ne pas verser une larme dans son eau salée, avant de tomber entre ses dentelles froissées.
Explorer la terre sans se rouler dans l’herbe laisse un goût d’inachevé, sans que, la nuit tombée, le regard contemple l’infiniment vaste. Pourrait-on mesurer la grandeur du songe sans le poids de l’inaccessible, sans ailes ni voile pour aimer de plus près soleil et voûte étoilée ?
Courir et se nourrir, à grandes enjambées, et mémoriser chaque vie croisée, alors que, peut-être, sous une part de clémence, le temps concédera à réduire sa course de quelques mesures !
Fallait-il attendre que la page soit ainsi encombrée pour réaliser que l’empressement n’était qu’un leurre, une voie de choix et d’égarement pour enliser une vie tout entière dans la boue et s’y abandonner.
Voici, à présent, qu’au terme de quelques respirations, la page sera comblée. L’absolue vérité résidera toujours dans la beauté inexplorée. L’urgence cogne, un feuillet gribouillé se résume finalement en une ponctuation qui se pose au bas de l’histoire qui se termine, et rien de plus… Souffler avant d’inspirer n’est pas envisageable, mais croire toujours en demain, courir en arrière, arrêter sa course, absorber le premier cœur de pâquerette et s’y noyer.
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