Instants de vie

Gris-velours

Chantal Telliac··2 min de lecture

Ce n’est jamais bien méchant, une vieille dame. Son corps est menu, et bien sûr, ses cheveux sont gris. Sur les accoudoirs couleur prune de son fauteuil fétiche, toujours collé devant la fenêtre, ses bras si frêles n’impriment jamais leur poids sur le velours que revêt l’assise de son « repère » quotidien.

Rituel qui rassure. Ancrée infatigablement, le regard vers l’extérieur, là où les enfants jouent et courent vite, elle, de son second étage, prend de la hauteur sur la vie qui trépigne et s’active sans relâche plus bas. Deux coussins supplémentaires, savamment posés pour rehausser son fauteuil, presque aussi vieux qu’elle, auront suffi à accommoder et compenser sa petite taille. Sa vue atteint les squares et, sur les trottoirs qui longent son immeuble, l’heure de la sortie de l’école anime son visage, et ses lèvres esquissent un petit sourire. Quelques souvenirs, peut-être ? Pourtant, plus vite que la chute des grains de sable dans l’entonnoir, sa vie s’est éteinte sans que les accoudoirs de son fauteuil ne retiennent l’empreinte de ses bras trop frêles.

Voilà qu’aujourd’hui ses meubles et fonds de tiroirs remplis de ses fragments de vie sont vidés pour un départ vers ailleurs. Je n’ai voulu que ce siège qui symbolisait l’évasion et la résilience. Mais pour revivre, il faillait renaître. Le velours fut donc remplacé par des fleurs aux pétales roses-velours. Pour le protéger, le cadre fut gratté jusqu’à retrouver l’essence même du bois et du vernis. Pour redonner du gonflant à l’assise, les sangles ont été tirées, beaucoup, et doublées. La fenêtre qui ouvrait sur la rue s’est transformée en une baie vitrée, qui s’étire à présent sur une prairie verdoyante. Une autre maison, une autre vie.

Après toutes ces restaurations mises au goût du jour, ne reste plus de son fauteuil que son cadre d’origine. Pourtant, alors que rien ne la retient ici-bas, parfois, lorsqu’un rayon de soleil traversant de l’hiver s’attarde dans le séjour, je la soupçonne, là, assisse dans ce fauteuil, le regard doux. Si proche, à portée de mains, mais inatteignable. Elle reste ainsi, le regard vers la fenêtre durant quelques secondes. Puis s’en va, en laissant comme témoin de sa furtive présence un léger renfoncement sur l’accoudoir.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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