Jamais soie ne sera tâchée

Bien affutées, les lames des ciseaux crissent sur la soie. Il faut se hâter, les jours sont comptés.
Voilà quelques semaines que les mesures ont été prises. Tour de taille aussi fine que celle d’une guêpe, sans dard ni blessure, mais aussi, buste, épaules. Dans le salon, sous le parfum de vanille s’échappant de la cuisine, on rit pour ne pas pleurer sous les émotions qui submergent les cœurs. L’excitation est à son comble ; mais ne pas faillir, le travail sera difficile, il faut continuer à mesurer pour ne pas se tromper.
Conjugué au métrage d’un tissus si soyeux qu’il glisse sur la table, le travail est immense. Minutieuse, une mère soigne chaque couture comme chacun de ses points, alors que le tissu déjà en fête danse à la mesure de la vitesse de la machine qui rassemble d’abord les panneaux de la jupe lentement, comme autant de pièces d’un puzzle s’emboîtant l’une-l’autre, impeccablement.
L’horloge cogne, le temps ne s’étirera pas à l’infini. En attente sur le fauteuil, la dentelle s’impatiente. L’aurait-on oubliée, le projet de la robe l’aura-t-il abandonnée ? Du tout. Alors qu’un courant d’air pénètre dans la maison, comme un appel d’urgence, le tissu vaporeux profite de ce bras aérien en s’élançant dans le salon.
Bien trop précieux pour être délaissé, le voilà rattrapé en plein vol ; il atterrit en douceur sur le plan de travail. Brodé de fleurs presque cueillies de la veille, étincelant de fine broderie, le tissu illumine les yeux et le bustier prend forme. Il faut calculer au plus juste pour que rien ne soit gâché. Les deux pièces sont à présent rassemblées, la robe est prête. Elle aura été cousue en petits points, révélant la beauté d’un jour premier.
Et la satisfaction est enfin au rendez-vous. Le bouton de la ceinture de jupe se terminera en deux-trois points à la main. L’aiguille est enfilée, le fil n’est pas très long. Mais avec la pression qui retombe, une étourderie et une goutte de sang tombe sur la soie brodée. Alors, on s’affaire à vite la nettoyer, rien de grave.
Ce sang est mon sang, ma fille, celui qui t’a fait naître, celui de ta filiation, celui que je t’offre en cadeau invisible ou presque, celui que nous sommes les seules à connaître, qui restera le témoin silencieux de notre complicité… Et ce jour sera parfait !
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