D'étagères en étagères

Dans la parenté des caveaux, deux d’entre eux cohabitent sans controverse dans la pensée collective.
Au sein du bien-nommé caveau de famille, on se succède sur une étagère, en espérant que le plus vieux face place sèche à celui qui, nouvellement invité, lorgne sa place avec avidité. Cependant, crise du logement oblige, les espaces étant comptés, par économie et respect de l’esprit du lieu, s’arranger du « coude à coude » se voit dorénavant très bien toléré. Forts de leur jeunesse les bois verts déploient lentement leur essence de hêtre ou de chêne, tandis que les bois secs… ne sentent plus rien, ou presque.
Dans d’autres caveaux en revanche, les rires se substituent aux pleurs, lorsque les liqueurs et autres spiritueux pour les riches comme les pauvres en esprits, enchantent de leur vapeur les cerveaux éteints ou en chagrins. Alors, adieu misères et angoisses, car ces effluves-là déverrouillent les détresses et les calamités de tous ordres ! Puis, après quelques gorgées, les yeux s‘illuminent, les langues se délient, et l’alcool époussette les neurones ensevelis, comme l’on secoue un tapis. Soudain, l’extase se profile tandis que, abasourdi sous une danse effrénée, coincée dans un crâne démuni de censure, au comble de la déroute, le cerveau abdique.
Par quelle remarquable ingéniosité ces caveaux complices ne seraient-ils pas prêts à monter quelque cabale, à fomenter quelque complot ? Ces deux-là n’auraient-ils pas conclus une sorte de pacte mystérieux avec ces buées embrumées d’hallucinations, conduisant les cerveaux addicts à l’ivresse vers le partage des étagères en sous-sols, obscures et sans retour ?
Comment se défaire de l’attraction tenace de la goutte de trop, en restant sur la voie du milieu, celle-là même qui ouvre au délicat parfum des préparations monacales, en effleurant nos esprits sans les brouiller, sans trébucher, ni tituber ?
La question reste entière. Si les planches des étagères se remplissent de jeunesse, sans avoir pu vieillir et se bonifier comme les bouteilles des caves sèches et tempérées, sans avoir eu le privilège d’être exempt du temps et mûrir à souhait, elles seules détiennent, peut-être, une parcelle de réponse, à partager sous un autre parfum d’ébriété, autour d’une belle tablée.
Chargement des commentaires…




