Le temps des caramels mous

Même si, même si… Quoi qu’il m’en coûte, je finirai entre des dents pointues, creuses ou couronnées, ma seule destinée créatrice, car ainsi maintes fois écrasé, broyé, je pourrai enfin répandre mes arômes et me noyer dans mon jus sucré.
Lorsque je suis né dans l’atelier du Père Mélassier, mon cuir luisait sous la lumière des néons. Ma force était vive et mon corps cubique, à section irréprochablement coupée au carré, était fort et dense. Pincée aux deux extrémités, une enveloppe de papier cristal m’enveloppait au millimètre près, en démultipliant l’éclat de ma peau brune aux yeux des amoureux des vitrines et des passants. Du petit matin au baissé de rideau, qu’importe l’angle d’entrée de la lumière, le moindre filet de clarté chatoyait ma robe en douceur, sur toutes ses facettes, comme une délicate caresse de velours.
Mais il fallait bien une ombre à ces lumières synthétiques. La beauté s’expose jusqu’à faner et, ainsi, cube parfait aux reflets de gourmandise insaisissable, je fus le sacrifié d’entre tous. Trop beau, trop admirable, celui que l’on expose ; le croquer serait préjudiciable. Les mois passant, je désespérais en voyant mon enveloppe de cristal s’effilocher.
Car, l’urgence est proche. Mon armure cristalline ternira bientôt, l’heure de fête ne sera plus mienne. Mon cœur déclarera faillite et mon teint pâlira. La robustesse terreuse de ma robe perdra sa force et devra se suffire d’un teint de lait décrépi.
Il est de mon devoir à présent de me galber et me gonfler de toutes mes forces, pour paraître encore plus beau, aussi beau et gourmand qu’à la sortie de l’atelier, derrière le comptoir, là où j’ai été longtemps l’élu des plus irréprochables caramels durs. Alors, j’en appelle au soleil et aux néons des étagères pour happer le plus amateur des passionnés de caramel.
Mon ultime espoir serait, peut-être, que me vole enfin l’un de ces galopins de passage, le nez à hauteur de l’étal. Ensemble, moi blotti dans le fond de sa poche, nous ferions autant de bonds d’excitation que son cœur fripon battant la chamade, savourant son espiègle forfait, en s’extirpant de la boutique. Et, pourquoi pas, puisque l’invisibilité rend invincible face à l’anonymat d’un délit innocent, alors que vivre dans l’oubli n’a rien d’honorable.
Avant de ternir dans la transparence, ma peau brune, lisse et brillante reflétait ma jeunesse. Trapu comme un muscle serré, rien ni personne n’aurait pu avoir jouissance d’y loger le moindre croc. Aujourd’hui, à force d’avoir été trop vue, l’âge canonique du Père Mélassier aura rendu sa vitrine aussi antique que vieillotte. Alors, qui s’apercevra de mon échappée soudaine ? Personne !
Au comble de ma surprise, me voilà aussitôt dans le panier d’un homme qui marche lentement. Il semble satisfait et s’empresse de prendre le chemin de sa maison. Posément, il sort les quelques fleurs au parfum délicat, qui m’aura accompagné jusqu’ici, et les plonge dans une eau si fraîche qu’elle les fait frétiller de plaisir. Puis, vient mon tour. Sous le froissement du papier cristal, je n’entends sans doute pas tout, mais il me dit des mots tendres qui arrondissent mes angles. Hélas, pauvre de lui, les dents lui font défaut. Il lui en reste bien quelques-unes, mais seront-elles suffisantes pour extraire mes arômes sans abimer celles qui lui restent ? Ce serait sans compter sur son appétence. Car le voilà qui plonge un couteau sous l’eau chaude, bien chaude, dont s’échappe une légère vapeur. De tous les scénarii élaborés, celui-là est des plus inattendu.
Perplexe devant cette lame aiguisée, j’observe et j’attends de voir ce qu’il en retourne. Puis d’un coup sec, d’un seul, il me coupe en quatre. Me voilà divisé sans qu’aucune crainte ne me chagrine. Ma robe n’est pas déchirée, juste découpée car, me dit la voix, c’est pour mieux te déguster… et ainsi, il m’engloutit déjà. Peu de crocs, mais des cuspides bien aiguisées. Ainsi tranché, sous la chaleur de sa bouche, je commence à fondre, respectueusement, tendrement même, en étalant force et douceur, déployant tous les arômes de mon sucre brun, alors que, dans le même temps, dans cette bouche enivrée de péché de gourmandise, je me liquéfie, tel le délice qu’il escomptait. Mon temps à présent ne se compte plus, puisque dans cet instant choisi, je le vis. Le reste…
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