Histoires courtes

Souvenir d'aujourd'hui

Chantal Telliac··3 min de lecture

Tous les jupons rouges ne traversent pas la forêt, pot-au-lait précieusement calé dans leur panier, mais, en guise de chaumière de mère-grand, il y a des logis sans grande prétention extérieure qui nous transportent dans un univers « hors saison », dès le pas de leur porte franchi.
Le visiteur dépose armes et bagages sur le perron, car, dans ce clos, tout se décline en abri et refuge, tandis qu’on perçoit au loin quelques échanges qui se partagent à voix basse. Ici, de longues tentures crochetées sur des murs hauts découvrent une ambiance feutrée. Les fauteuils de tissus visiblement usés et à l’assise un rien affaissée se lieraient presque de concert avec les tapis effilochés. Pourtant, l’état médiocre du mobilier de ce décors n’a visiblement que peu d’importance. Dans ce salon bien qu’hétéroclite, un véritable charme opère, en engendrant, sans insolence ni arrogance, un authentique bien être.

L’ami qui m’accompagne sourit à notre hôte qui n’a de cesse de conter d’étranges histoires dont nul ne songerait à douter de la véracité, malgré quelques scènes un brin romanesques et peut-être même agrémentées de petits mensonges pour les étoffer et les rendre plus crédibles.

Et le temps s’étire et les heures s’allongent... Je le suspecte de s’être sournoisement éclipsé, comme nouveau compagnon de sacs sur le perron.

L’air, chargé de parfum de biscuits sucrés, à peine sortis du four comme à l’heure des goûters de l’enfance, rend cette cachette en sous-bois des plus rassurantes. Il y flotte une odeur indescriptible, mélange d’épices peut-être. Ces stimuli olfactifs entrent en action, alors que ma mémoire en effervescence s’acharne à envoyer des signaux encore incompréhensibles. Situation trop envoûtante pour en rester là. J’essaie maladroitement d’en crocheter quelque uns, toujours sans résultat.

Les confidences de notre hôte englobent tout l’espace mais, impossible de rester concentré. Autour de moi, les effluves qui flottent jusqu’au salon, semblent faire appel à de lointains souvenirs. Voilà que ma salive s’active comme pour percer un goût d’autrefois. Je m’empresse, le mystère est à portée de main. Tous les labyrinthes de ma mémoire ont été visités, mais… je suis bien obligé de capituler. L’énigme reste entière. Alors que mon esprit vagabonde parmi les arômes variés, les échanges, eux, n’ont pas taris. On y conte des anecdotes d’hommes, de rencontres exceptionnelles, rares et privilégiées, tandis que je continue de me laisser distraire par les ambiances culinaires côté cuisine.

Mais, la tâche est rude ; la passion de mon hôte est à son comble, lorsqu’ il dévoile avec force détails l’indiscrétion d’un de ses personnages et sa colère légendaire qu’il se faisait fort de dissimuler jusqu’à son paroxysme.

Enfin, le mystère s’effiloche quelque peu. Me voilà à nouveau interpelé par un puissant retour de bouquet venu d’un ailleurs que je soupçonne se rapprocher. Soudain, venant du fond du couloir, quelques pas souples arrivent jusqu’à nous, en faisant légèrement craquer le parquet.

Sur la table basse, au centre de nos fauteuil respectifs, quatre tasses en terre, de taille moyenne, accompagnent chacune un mini fouet en guise de cuillère. Comble de l’étrange : une tasse complémentaire. Mais pour qui ? Constatant ma surprise, mon hôte, que je croyais accaparé par son monologue, me sourit sans mot dire.

D’une cruche ronde, de laiton sûrement, posée sur la table, se déverse dans chacune de nos tasses un chocolat chaud, aux épices savamment pesées, surplombé d’une mousse épaisse, aussi grasse que légère. D’un geste large, nous sommes invités à profiter de ce breuvage et d’en apprécier chaque gorgée. Cette belle dame en a bien mérité sa part elle aussi, qui s’installe auprès de nous. Le silence se fait, jusqu’à ce que ma fougue gourmande plonge dans ce délice chargé histoires, en y joignant une nouvelle fable aux couleurs d’écume chamarrée, collée sur mon nez.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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