La juste nature du mot

LE MOT
Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil !
— Et ne m'objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas... —
Ecoutez bien ceci :
Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l'oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l'aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l'on n'a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l'ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
— Au besoin, il prendrait des ailes, comme l'aigle ! —
Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et caetera,
Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l'individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l'étage ; il a la clé,
Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l'homme en face,
Dit : — Me voilà ! je sors de la bouche d'un tel. —
Et c'est fait. Vous avez un ennemi mortel

***
La juste nature du mot
Comment et de quel droit renchérir sur maître Hugo ? Sinon pour susurrer que le mot juste pourrait bien être celui que l’on pose là, juste au coin des lèvres, sans meurtrir, sans n’avoir jamais à mordre ni à contraindre.
Mais y a-t-il toute la justesse dans le poids d’un mot, sans que jamais ne cesse l’émotion et le sentiment qui le soutienne ?
Voici que le mot ne sait vivre seul ; alors, il s’enfuit, dehors, sans crier gare, sans arrêter son chemin, mais en se transformant à chaque mouvement de lèvres, et s’en repart déjà se nourrir ailleurs, se régénérer, se transformer jusqu’à devenir un autre, un, que personne ne voit ni ne reconnaît.
Et avec lui, le monde tourne, au gré des courants de mots portés d’un souffle à l’autre, d’ici à là-bas, plus loin jusqu’à en être hors d’atteinte. Et déjà, il ne nous appartient plus, il appartient à d’autres, parce qu’au fond il ne nous a jamais appartenu, pas plus qu’il n’appartiendra jamais à quiconque.
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