Quatre saisons

Sonate d'automne

Chantal Telliac··3 min de lecture

Par-delà les murs d’enceinte de la Bastide, derrière les hauts arbres qui la bornent, le ciel impose soudain des vagues de nuages aux tons innommables de gris argenté, de blanc mousseux, jusqu’à l’impressionnant anthracite. L’instinct ne se trompe pas, il est temps pour chacun de se cacher dans les profondeurs de son terrier ou de fermer fenêtres et volets. Car, qui peut démasquer l’improbable violence de l’impulsion des humeurs du ciel ?

Alors, on referme son livre dont les pages claquent sous l’ardeur des rafales de plus en plus vives, de plus en plus puissantes. Mais d’abord, on minimise ; rien de grave, juste les caprices d’un passage de courant d’air. On connaît ce phénomène, le temps n’est pas à l’urgence, rien dans le ciel ne laisse encore présager la moindre turbulence. Il y a tant à observer encore au-dessus de nos têtes pour qui consent à lever les yeux, à l’ombre de nuées géantes, messagères d’une vive émotion de l’âme, aussi duveteuses que des fleurs de coton.

Colorant leur robe marbrée d’étincelles, les rayons du soleil les traversent encore un peu. Très vite, il se regroupent simultanément, les uns avec les autres, en occultant la lumière qui, au fil des minutes, s’amoindrie. Puis, plus rien.

Le ciel s’opacifie, et voilà que même de ce côté-ci, pourtant abrité, de la Bastide, tout devient noir. Le livre refermé, les pages ne racontent plus d’histoire. L’air saturé d’électricité, le vent soulève les fauteuils, la nappe s’envole comme un papillon, dévoilant ses couleurs volées d’une autre saison. A présent, le vent et ses rafales fougueuses laissent place à d’autres toujours plus violentes. La terre embaume l’atmosphère du moment ; comment y résister ? Mais il est trop tard, il va falloir courir. Le parc et son coin lecture sont décidément trop loin de la maison.

Il eut été sage d’imiter les animaux et de se cacher comme les insectes blottis et réfugiés au cœur de quelque fleur, avant qu’elle ne se referme sur eux. Mais le regret n’est plus d’actualité, il faut se diriger au plus vite vers la maison, escalader les escaliers de pierre en oubliant tout retour paisible, à grandes enjambées, le souffle court. A l’entrée du portail, la cloche tinte sous les rafales, tableau magnifique et terrifiant.

A présent, le livre mouillé, saturé de l’humidité ambiante, le tonnerre gronde, la main sur la poignée de la porte. L’orage lui laissera-t-il le temps de se mettre à l’abri ?

Les campagnols ont trouvé refuge dans la grange, un recoin de mur de pierres sèches ; les grandes ailes de la nappe de couleur seront à plier plus tard, lorsque l’orage ne sera plus que pluie et que le tempérament colérique de la nouvelle saison se sera apaisé. Pour l’heure, derrière la fenêtre, l’herbe frissonne, les hauts arbres se balancent au gré des bourrasques. Plus d’autre bruit que celui des gouttes d’eau qui ruissellent sur les vitres ou rebondissent sur les dalles de pierres. La toile se décline en tons et couleurs, qui transpirent ses airs de noblesse pour celui qui sait s’en approcher, qui sait voir, qui sait s’en enivrer.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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