Le tiroir du bas

En terre du sud où les accents chantent sous les parfums enivrants des herbes de Provence, quelques recettes de vie se confondent avec les épices qui accompagnent les rythmes faussement nonchalants des gens de là-bas.
Parce qu’il cogne sur les caractères au sang chaud, aussi chaud que les piments sournois du tiroir du bas, épinglés sur des voix de ténor, le soleil laisse spontanément grimper les humeurs fougueuses sur les plus hautes étagères de la cuisine, et personne ne s’en effraie.
Ici, impossible d’ignorer le thym des garrigues qui sublime tous plats mijotés. Mais, pour maintenir ce savoir-vivre, un rien braillard, encore faudrait-il ajouter l’ail à notre sauce, sans restriction, avec ce petit rien de romarin qui, à lui seul, enrobe le tout. Alors, les humeurs s’apaisent, le temps d’une sieste sous une ombre de paille, bercé par le froissement aillé des cigales.
Entre terre et mer, on croise des Mas où se succèdent ces générations de transmission filiale sans égale. Celui-ci est habité par un couple dont les années de vie commune se sont empilées comme autant de pierres qui soutiennent les murs de leur bâtisse. On y cuisine beaucoup, parce que les mijotés du fond du fourneau sont les témoins des plus grands patrimoines familiaux. Mais, quand la table s’agrandie, gare au dosage des épices, au risque de ne rien pouvoir apprécier, tant s’enflamme alors le palais.
Cependant, le Papé, lui, aime par-dessus tous les plats relevés. Le voilà ravi lorsqu’enfin, sa bouche inondée de goût et de puissance s’échaude sous le piment jusqu’à ce qu’il lui picote le nez. Pour assouvir son caprice, toutes les ruses sont permises. Dès que la Mamée tourne le dos, il empoigne malicieusement la tirette du tiroir du bas, détourne une dose bon poids de piment d’Espelette, qu’il jette d’un retour de poignet dans la cocotte qui en a vue bien d’autres. Alors que la Mamée, cuillère en main, revient vérifier la cuisson de sa daube, le Papé quant à lui, fier de son forfait, la paume écarlate tâchée par le pigment des piments, s’en retourne le pas léger, mais un rien hâtif, assouvir une envie pressante dans ces lieux où, à l’âge adulte, nul ne peut nous accompagner. Quand soudain…
… un cri puissant venu tout droit du fond du couloir fait tressaillir notre Mamée, toujours le nez au-dessus de sa cocotte, remuant son mitonné. Loin de s’inquiéter, elle sourit malicieusement, en marmonnant :
-Cette fois, il ne recommencera pas de si tôt !
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