Histoires courtes

Pli sous silence 1/2

Chantal Telliac··5 min de lecture

La fête aurait été si belle, si parfaite, si vous aviez été là. Comme il se doit, les tables étaient garnies de nappes blanches, avec des chemins de graminées, fins et subtils. Une musique aux accords délicats enveloppait l’ambiance et nous nous sentions, pour la plupart, aussi légers que des coussins de brume. En habits chatoyants, étincelants de cette lumière de printemps, les invités étaient parés de tissus aux couleurs chatoyantes, en parfait accord avec la prairie et les ailes des primo-papillons de la saison nouvelle. Hortense était en joie et l’est restée jusqu’au coucher du soleil ; et il s’est couché tard, le coquin. Pour ses vingt ans, le monde semblait à ses pieds. Au fur et à mesure de la journée, les uns et les autres se sont éclipsés. Alors, les cordes des violons se sont tues, pour que des notes plus aigües de ses jeunes amis se répandent sur le tapis de la verte prairie, puis, dans le grand séjour du rez-de-chaussée, lorsque tomba la fraîcheur du soir. Où que mon regard se soit posé, tout était élégance et raffinement, un peu comme la lumière sur un tableau de Cézanne. Les couleurs et le parfum de saison, se bonifiant au fil des heures, nous auront envoutés jusqu’à la nuit tombée. Un vrai spectacle étourdissant pour qui savait le contempler.

Et pourtant, mon cœur était en peine, car auprès de vous mon invitation est restée vaine. Je crus vous reconnaître pourtant, entouré de belles personnes aux jupes qui ondulaient sous une légère brise, comme une voilure de bateau caressée par le vent. Je me suis hâtée de vous rejoindre, mais mon sourire s’est aussitôt terni. L’homme m’était inconnu, il m’a souri avec l’étonnement tendre d’un enfant à sa mère. Le conjoint sûrement de quelque amie ou d’une relation ignorée d’Hortense. Je voulais tant que la fête soit un chaleureux souvenir où elle pourrait toujours se réfugier avec affection, lorsque les années se seront amoncelées. Je n’en suis pas moins restée seule, car vous deviez être mon unique cadeau, un réconfort hors saison. Mais, aucune nouvelle de votre part ne m’est parvenue, aucunes excuses non plus. Aujourd’hui, la prairie a retrouvé sa plénitude, les assiettes sont rangées et les musiciens chargés de leurs partitions se sont éclipsés après avoir parfaitement rempli leur mission. Pourtant, l’amertume blesse encore mon âme et mes interrogations restent entières. A présent, presque deux mois se sont écoulés. Si vous aviez été malade, de quelque manière, je l’aurai su. Si, valises bouclées, le désir d’un tour du monde vous avez envahi, un doux parfum d’épices me l’aurait soufflé. Si un relent d’amour avait donné des ailes à votre vie, je crois que l’esprit du vent me l’aurait confié. Le vide amène au mépris, et il m’a tant heurté, jusqu’à se transformer, à l’heure où je vous écris ma peine, en un grand reproche rempli de colère. Qui mérite un tel dédain ? Outre les convenances de bienséance, comment peut-on ignorer les répercussions de nos faits et les blessures qu’ils engendrent ? Mon invitation vous aura été envoyée six semaines avant la date, remise en main propre au facteur habitué de la maison. Aucune raison qu’elle se soit égarée dans les méandres des sacs et des camions de transport. Se trouverait-elle encore coincée dans votre boîte aux lettres ? Je m’attarde à quelques hypothèses qui persistent à offrir un petit nombre d’explications à votre mutisme. Cette fois encore, après avoir plié mon courrier en trois pour le glisser sous enveloppe, sans le corner, je le scellerai proprement pour le remettre au facteur et avoir ainsi l’assurance de son transport jusqu’à vous.

Oserais-je attendre enfin une réponse ?

Une petite semaine s’est écoulée. Les mots choisis que l’on inscrit d’une belle écriture pour être bien lus, sans qu’aucun doute ne perturbe le message, se figent sur le papier plus sûrement que ceux, moins chanceux, envoyés sur les ondes dans un moment de colère et de sentiments mis à mal. Au bout de mon stylo, sous la fièvre des émotions trop vives, si l’un des mots était venu s’interposer dans une phrase, apportant ainsi un ressentiment démesuré, la corbeille à papier eut été toute prête à l’accueillir. Alors que ce même mot lancé dans le combiné, qui serait à même de le rattraper ?

En ce 24 juin, le soleil est encore haut dans le ciel. Les fleurs appellent à la pollinisation et ne se refermeront qu’à la nuit tombée. Il fut un temps, si peu lointain, où le feu vif de la Saint Jean était exorcisé sous l’eau salée. Tous les jeunes à marier devaient le franchir, et je l’ai fait. Souvenirs qui, sans nostalgie, me rendent encore plus seule aujourd’hui. Mais c’est ainsi. Chacun reste libre, nul ne peut forcer le désir. Et la campagne se réveille. Depuis quatre heures du matin, les oiseaux s’égosillent à marquer leur territoire ; dur labeur, alors que nous ne percevons que leur mélodie, sans nous soucier de la valeur de leur chant. Le parfum du pain grillé embaume la cuisine, avec le café juste assez chaud à apprécier. Ici, les journées ont l’art de se renouveler pour que chaque instant ne soit que beauté.

Voilà quatre jours à présent que ma lettre s’est envolée. Le facteur a confirmé son départ avec la levée du jour même ; et toujours rien. Il faut se rendre à l’évidence, l’incompréhension restera ainsi et, quant à l’espoir, ne reste plus qu’à le ranger au placard, avec son cafard. Car, à ce point de non-réponse, les jours défilant, s’amenuissent les chances de quelque retour. A suivre..

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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