Histoires courtes

Une nuit en clair obscur

Chantal Telliac··3 min de lecture

Alors que, progressivement, la clarté du jour diminue, dans les grandes avenues, les lampadaires prennent le relais, en accompagnant ainsi de leur lumière synthétique, de rues en quartiers, les passants retardataires. Les plumes des oiseaux multicolores se sont envolées, laissant place aux ailes des chauves-souris battant l’air comme les voiles des bateaux. La nuit déploie sa cape sur le monde, le noir s’installe, l’obscurité impose avec son autorité, ses lois, ses cauchemars et mes peurs aussi. Avec ses ombres qui se croisent dans l’épaisseur de la pénombre, ses lourds rideaux anthracites renvoient l’écho des bruits énigmatiques, tel des galets de charbon lancés d’une tenture à l’autre.

Depuis quelques semaines, souverain, l’hiver règne au plus fort de sa saison, alors qu’à l’abri dans la maison tout est tranquille. Dans la cuisine, la bouilloire siffle des airs de réconfort ; la tisane est prête, son odeur inspire le rêve, les mains se réchauffent. Tenaillée entre appréhension irrépressible et curiosité maladive, j’ose éteindre toutes les lumières artificielles qui m’entourent et je reste ainsi postée, intriguée, devant la fenêtre. Du courage, je n’en ai guère mais, pourtant, ce soir…

Protégée par la fenêtre, incognito, le regard espion, tout devient captivant. Pour la dernière fois, la voisine sort son chien qui, comme à son habitude, tire sur sa laisse. Le gardien de l’immeuble d’en face, quant à lui, balade les containers à poubelle. Le froid claque sous les pas d’inconnus des sons aux couleurs improbables qui s’épanouissent dans le vide. Puis, peu à peu, les rues se désertifient, il est temps de retrouver couettes et oreillers. Mais, impossible de me résigner. Quelque chose m’attire là-bas. Soudain, un son lourd comme celui d’un rocher qui s’écraserait sur la terre battue au bout de la rue, me glace le sang : identité inconnue, lieu de chute non identifiable. Répondant à mon sursaut, la tisane s’est échappée hors de ma tasse pour se répandre sur le tapis, en brûlant mes doigts qui s’y cramponnaient. Il est grand temps de tirer les rideaux une bonne fois pour toute, en me séparant de cet univers obscur, pour retrouver la sérénité de mon foyer.

Difficile, d’un simple revers de main, d’écarter des perceptions sombres lorsqu’elles se sont harponnées à notre esprit. Il faut s’apaiser, se balancer sur cette chaise aux couleurs douces et fleuries. La tasse est à nouveau chaude, mes lèvres se brûlent un peu à son contact, mais quel réconfort ! La maison est sereine, et je comprends vite que si le bois des escaliers craque, ce n’est pas à cause d’esprits malfaisants qui le traverse, non, juste parce qu’il parle. Mais, que pourrait-il me dire ?

Posée sur le guéridon, ma tasse est froide à présent. Je tente une ultime sortie dans l’entrebâillement des lourds rideaux. Cachée derrière la brume épaisse de la nuit, s’effiloche un faible éclat de lune, offrant un vrai tableau de clair-obscur, révélateur de tous les chefs d’œuvres des grands maîtres du pinceau.

A portée du regard, pure et gratuite, la beauté exalte, renouvelée à chaque instant, contrastant irrémédiablement avec le néant. Cadeau du soir, comme l’espoir d’un autre lendemain, profond comme cette nuit, éclatant comme l’aurore d’un nouveau jour. Alors, derrière nos cœurs assoiffés, ouvrons portes et volets, et laissons-là entrer.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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