Espièglerie

L’appel du placard

Chantal Telliac··4 min de lecture

Rien ne se cache derrière le placard ; rien, sinon une énorme toile d’araignée blanchâtre garnie de nombreux dépôts de poussière. Comme une étoile dans le ciel, chacune de ses branches apparaît sans lumière, certes, mais elle se découvre comme les cristaux d’un flocon de neige, dans le renfoncement de l’armoire perpétuellement dans l’obscurité. La poésie ne se tisse que rarement de fils vieillis, et rares sont les inclinations à s’en approcher, à s’y cacher, et nul n’a la moindre envie de les frôler. L’intérieur de cet immense placard habille tout le mur, jusqu’à toucher le plafond, fermé par des portes devenues noires de trop de cirage et qui savent grincer d’un son strident dès que l’on entrebâille l’une d’entre elles. Ah, si elles pouvaient parler, peut-être dévoileraient-elles des secrets innommables, d’inavouables brimades à quelque tout-petit enfermé dans le noir. Dès la main posée sur l’une de ces portes, il se dégage instantanément un relent envahissant des étagères, imprégnées de cette odeur nauséabonde de naphtaline et de vieux pain moisis qui pique déjà le nez.
Recouverte d’un linge blanc, chaque tablette laisse déborder quelques centimètres de dentelle jaunie par le temps, rappelant la vie quotidienne des assiettes empilées et des verres transparents, sans traces ni empreintes de doigts de la veille. Même si n’en subsistent aujourd’hui que les points de broderie défraîchis, il est facile d’imaginer que ces ornements reflétaient la richesse de la maison à son apogée. Mais, dans l’obscurité des cires et des portes occultants toute lumière, Simon, neuf ans, le plus téméraire des enfants aux jeux intrépides, jouant à se raconter des histoires à faire frémir les grands-mères de tous temps, se trouve soudain alerté par un bruit constant, semblant venir dont ne sait où. Courageux dans son imaginaire, Simon l’est sans aucun doute, mais de se voir confronté à l’étrange et à l’obscurité de la nuit relève d’un sang-froid à toutes épreuves. A cette heure de la journée, impossible de croiser un fantôme, pense-t-il, sauf s’il attend minuit pour apparaître, paré de ses plus sombres atours, comme dans les images de son magazine préféré. Se donnant le change et toutes les excuses possibles pour déguerpir, peut-être reviendra-t-il un peu plus tard dans la soirée, quand toute la famille sera endormie. Et, c’est chose faite ! Torche à la main, à pas de loup, l’heure de percer le mystère est arrivée. Les marches des escaliers de sa chambre jusqu’au hall descendues une à une, virage à droite, direction le réduit, derrière la cuisine, pour dénicher fantômes et autres esprits à débusquer. Rien ne bouge dans la maison, tout est calme et silence. Sans surprise, la porte du placard laisse échapper ce son reconnaissable entre tous. L’explorateur en herbe tendre s’installe, assis en tailleur, dans l’angle le plus sombre, et en referme aussitôt le vantail. Ne lui reste, pour l’heure qu’à attendre, en espérant que ce « quelque chose » se révèle enfin. Alors, quand les ombres de la nuit comblent tout l’espace du petit homme, pour satisfaire sa bravoure et sa frayeur aussi, le craquement de ce matin ne tarde pas à refaire surface. Quelque chose ou quelqu’un gratte. Coincé à sa place, Simon imagine des ongles pointus, des griffes acérées qui s’acharnent sur le bois. Le courage s’effiloche, la vaillance fait place à la peur qui s’accroît au fil des secondes, parce que le bruit s’amplifie et se rapproche. Pas besoin de fantôme pour devenir blanc comme linge. Il faut déguerpir, ouvrir la porte pour sortir des ténèbres, laisser la lumière de la Lune pénétrer le réduit avant de crier très fort. Les pas des parents résonnent déjà dans les escaliers, tandis qu’une interminable queue grise, interrompue dans son labeur, sort de sa cachette. Ses oreilles pivotent, le museau furetant l’anomalie… Ici, nul autre que Simon, le regard hagard, qui fait face à l’énigme du placard, rongeant son crouton de pain sec, oublié ou chapardé plus tôt dans la journée, juste de l’autre côté, côté fourneaux et gâteaux gonflés.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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