Histoires courtes

Le fou du roi

Chantal Telliac··3 min de lecture

En des temps si peu lointains, ne pas être bien né suscitait toute sa vie durant d’être couvert de cruelles moqueries et de se trouver le plus souvent le martyr de chacun. Un rien vouté et de toute petite taille, le sarcasme des uns et les regards dédaigneux des autres ne m’ont laissé aucune chance de m’affranchir de cette défaillance de la nature.  

Ce jour-là, faussement attendri par les railleries qui m’accablaient de toutes parts, devenues mes compagnes quotidiennes, par le plus grand des hasards, voici qu’un gentilhomme trainant ses guêtres sur la place où, comme à l’accoutumé, les coups et soufflets me tombaient en rafales, s’approcha et me lorgna de son œil noir avant de me faire une bien étonnante proposition.

- Si tu avais l’autorisation de tourner en ridicule ces mêmes gens qui te maltraitent, voire même de pouvoir te jouer des hauts dignitaires de ce royaume, accepterais-tu ?

Et c’est ainsi qu’il m’instruisit pour commencer de la langue noble, au juste phasé, avec un brin d’insolence pour surprendre la cour, captiver l’assemblée et surtout… faire rire le roi. Mais prend garde, me disait-il, verve téméraire et drolatique ne rime pas avec insolence, la frontière de cet art-là s’avère fortement périlleuse, jongler avec les mots amenant parfois de plus hauts risques qu’une chute de balles ou de cabrioles. Seule la suffisante connaissance des désirs et des proches du roi permettent de doser audace et impertinence aux banquets de fêtes. Tant d’autres fous ayant voulu s’y risquer, de trop d’audace se sont vus bottés, mis au cachot jusqu’à finir parfois la tête dans le panier !

Il m’éduqua donc à doser les mots qui devaient tomber d’aplomb, déstabiliser le roi et entendre son rire, suivi de près par le claquement du talon de son soulier.

Voilà un art qui s’apprend et s’aiguise lentement. Restant toujours révérencieux, je fais le pitre en faisant tourner mes mains comme si je tenais une plume entre mes doigts, et je danse sous les yeux du roi. Parfois même, au retour d’une pirouette, je tombe à ses pieds et, à sa grande surprise, lui astique ses favorites chaussures. Désormais, la terre poussiéreuse ne salirait plus mes nippes ; je vivrais à présent parmi les grands du royaume, avec un habit neuf aux couleurs de ma fonction, orné de grelots annonçant ma présence au moindre mouvement.

Je gagne ainsi ses grâces, tout en mettant à l’abri les quelques pièces qui, parfois, lancées à la volée d’un excès de zèle bien pesé, me permettront de ne plus craindre les humeurs d’un roi capricieux qui crache sa colère sur celui qui ne peut que courber l’échine. Bientôt, tête haute, lorsque mon temps ici sera révolu, je sortirai du château afin d’acquérir logis, jouir d’une douce vie justement méritée, retrouver  la poussière et la liberté.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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