Histoires courtes

Passe-temps

Chantal Telliac··2 min de lecture

Il y a des temps perdus dans les espaces de l’ennui, que l’on comble de pièces de tailles diverses, qui n’ont qu’une seule place dans la structure finale. Ces casse-têtes s’emboitent les uns dans les autres, sous des mains habiles et perspicaces, pour former un tout : images de paysages, de personnages et de tant de clichés variés.

Sous d’autres espaces, l’agilité et la maîtrise du geste d’un travail rythmé de cliquetis mène une cadence effrénée pour parfaire quelque ouvrage. J’entends encore les aiguilles de ma grand-mère se frotter l’une contre l’autre, sous un son métallique reconnaissable entre tous, tandis que la pelote de laine voyageait en cognant la rive sèche d’un pied de table jusqu’à la cachette secrète, presque moelleuse, de poussière dissimulée au dos du canapé. Tableau rempli d’émotion d’antan, de cette période où Grisou le bien nommé chat de grand-mère, se faisait un malin plaisir de griffonner la pelote, au point qu’on ne pouvait plus différencier laine et moutons de la robe mouchetée couleur gris souris.

C’était il y a si peu, et pourtant les années se sont écoulées, laissant la magie de l’enfance au grenier de ma mémoire, avec ses rires et la tendresse des regards complices.

Subitement, voilà que crissent à nouveau ces fameuses aiguilles, jusqu’à blesser mes tympans… Deux pieds nus sur le carrelage et je n’ai pas froid. Grisou est toujours là. Sans se lever de son fauteuil en osier, grand-mère agacée implore le gros matou pour que cesse son hystérie infernale. En vain, car toujours pardonnée, son espièglerie l’émoustille avec tant d’ardeur qu’il lui est impossible de modérer, voire de freiner la bête, sauf, peut-être, si grand-mère se décidait à se hisser sur ses jambes, en dressant contre lui son aiguille fatale. Alors, l’enfant conscient que je suis redevenu, patiemment, époussette gentiment le fils barbouillé, avant de l’enrouler sur le reste de la pelote déroutée.

Hélas, voilà mon privilège déjà consommé, le passe-temps s’est étiré comme le fil à la patte de Grisou. Le crissement des aiguilles n’ouvre à aucun marchandage. Il est l’heure, l’heure de l’ultime renversement du sablier qui s’est écoulé ; une inspiration et… le puzzle multicolore aspire enfin à être complété.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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