Histoires courtes

Lie de vin

Chantal Telliac··2 min de lecture

Seul témoin de lendemain de fête, ne subsiste dans cette grande salle qu’une belle et grosse flaque de vin mauve-grenat, encore vivace, bombée à souhait, sur une nappe froissée et privée depuis longtemps de sa blancheur immaculée. A défaut de pouvoir être absorbée pas les fibres d’un tissus enduit, elle garde sa forme ronde et potelée, un peu comme un ballon de plastique tendu et gonflé, juste avant d’éclater. Comment résister à la tentation d’effleurer cette bulle si parfaite, si voluptueuse ?  Il suffirait de placer légèrement son doigt sur le sommet de cette demi-sphère, de l’appliquer respectueusement et avec délicatesse, pour que la bulle s’affaisse instantanément, en dégorgeant sur la nappe son filet rouge-sang, révélant une scintillante lumière.

Docile, le liquide suit alors méthodiquement le dessin en spirale croqué, colorant un tableau, comme s’il cheminait jusqu’à plus soif, déposant tout son tanin du bout de l’index. Et que le bal commence.

Du plus profond de sa mémoire, de cette simple bulle de nectar aux reflets mordorés émane une mélodie lointaine, un relent de souvenir de la veille, avant qu’elle ne soit renversée tout près d’un verre, si près de ce verre chaviré ! L’ivresse de la soirée battait son plein, avant qu’un geste mal assuré ne déverse l’ultime gorgée de ce cru précieux, en abandonnant ce breuvage des dieux et sa robe ambrée, elle, si charnelle, se répandant sur la nappe et ainsi délaissée.

Et que tournoient les volants qui se dessinent du bout du doigt ! L’ivresse de l’amour de sa robe velours, virevolte en cercles concentriques, jusqu’à l’épuisement de son suc, se faisant moins puissant à chaque envolée, en s’épandant pourtant, avec toujours autant de gaieté.

La musique s’intensifie, elle guide la vitesse de rotation, les ondulations de la jupe virevoltante. Puis, soudain, elle s’arrête, nette. Au petit matin, le parfum de la fête et sa frénésie se sont évaporés, la parenthèse s’est refermée. Sur la nappe, un résidu de dégradé de couleur pourpre, en volutes alvéolées, a terminé lui aussi de danser. Mais l’auréole de son empreinte laisse planer encore l’enivrement de l’amour rouge baiser, du vin, jusqu’à la langueur d’un soupir. Et sur la bordure de son jupon valseur, s’est déposé comme un hymne de vertu désuet, une fleur d’oranger.

Merci à Baudelaire pour « Enivrez-vous », où le vin, l’amour ou la vertu s’offrent comme autant de chemins possibles pour vivre libre et rester assoiffés à jamais de tout ce qui vit, de tout ce qui respire, sans que jamais ne s’arrête l’horloge et son balancier.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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