Mille-feuilles de papier glacé

… et j’en ai tourné des pages ! Des douces, des noires, des rêveuses, quelques mélancoliques, d’autres parfois croustillantes, mais aussi certaines bien trop ardues, amplement remâchées pour être digérées en une seule bouchée.
Il y a tant de jours, tant de décennies même que je ne peux les dénombrer. Bien avant que je ne me réveille devant cette nouvelle page, sans la moindre ligne d’écriture, le crayon pivotant d’un doigt sur l’autre, mes mains potelées caressaient un petit livre où le bien-nommé Pierre l’Ours vivait dans le Grand-Nord. Chaque page, chaque image n’était que rêverie qui nous embarquait déjà vers des lieux aussi étranges que séduisants. Et puis, les feuillets trop usés d’avoir été copieusement caressés ont fini par se décolorer et se sont envolés.
Alors, vint ensuite les étiquettes à décrypter sur tous les supports de la cuisine et, très rapidement, ce fut le tour du cahier de recettes, le trésor secret de maman qu’il ne fallait surtout pas tâcher de ses doigts encore gras des restes du goûter. Cependant, comme les interdictions ont toujours été faites pour être détournées, à l’heure de la crème pâtissière, si généreusement crémeuse, il fallait bien plus d’un doigt pour éponger le fond du saladier.
Ces pages de tant de livres de vie, riches ou écornées, de romans fabuleux ou ténébreux, se sont ainsi empilées d’années en années. Un vrai feuilleté gourmand, de désirs insatiables développant l’esprit d’aventure sans fin, de pays imaginaires où nul ne poserait sûrement jamais le pied.
Quant aux mots doux écrits à la hâte sur le coin d’une nappe en papier, on les conservera longtemps dans un tiroir dérobé, avant de les égarer à jamais, bien qu’ils soient toujours vivants dans un recoin de la mémoire. Quelques feuilletés plus tard, s’en suivit ces lettres bourrées de fautes d’orthographe, pliées en trois avant d’être soigneusement glissées sous enveloppe, chavirant les cœurs de mots adorablement maladroits.
Tandis qu’au fin fond de sa cabane battue par le vent et le froid, Pierre l’Ours émerveille toujours d’autres enfants aux joues roses, des lectures plus ardues, moins colorées, ont remplacé peu à peu les merveilles des sols gelés. Entre ces pages, on ne croisa plus d’images, la typographie se faisant de plus en plus fine au fil des lectures sous des yeux vieillissants.
A chacune de ces pages superposées les unes aux autres, complétant le récit d’avant en enrichissant celui d’après, de ces écrits que l’on amoncelle, que l’on relit en suffoquant, se délie à présent le verbe. Fort de passion exubérante, il se déploie, captivant d’autres esprits avides d’approcher au plus près de ces lignes emportées, à s’approprier, à faire siennes. Pour les laisser transfigurer le monde, il faut pourtant les lâcher elles aussi, s’en défaire, qui reste une bien lourde « affaire ».
Ah, si j’avais eu l’intelligence de toujours noter mes lectures, combien d’histoires, de romans et d’intrigues pourrais-je aujourd’hui dénombrer ? Ces feuilles aériennes se sont savamment amoncelées jusqu’à ce que le feuilleté, juste assez craquant, stimule soudain une envie gourmande. Grisé d’un brin de fantaisie, concentré au bout d’un doigt surligneur, l’esprit vorace retient l’attention pour repartir… vers un autre chapitre. Quel fin gourmet ne saurait succomber entre deux strates de crème voluptueuse, subtilement recouvertes d’une couche de pâte de sucre blanc, finement dessinée, pour que d’une seule bouchée, ce subtil désir puisse être comblé ?
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