Espièglerie

Sucrettement votre

Chantal Telliac··2 min de lecture

Je ne suis qu’un vulgaire pot de sucre qui ai traversé tant de décennies sans que jamais nul ne m’ébréchât. En ces temps où ma présence restait une exception, dans cette maison qui m’avait accueilli, ma sortie du placard représentait un certain prestige. Ici, autour de mes cristaux dorés, de grands hommes se sont côtoyés, et il me plaît de croire que ma douceur les aura aidés à prendre des chemins moins escarpés. Il y eut aussi de gros doigts terreux, qui se sont précipités et resservis avec tant de délicatesse que ma mémoire en a gardé longtemps l’empreinte. J’y ai croisé encore des yeux si gourmands, envieux, prêts à me mordre tout entier, ainsi que des mains interdites, frôlant voluptueusement mon corps de terre. Frissonnant d’émoi, quelques-uns de ces cristaux confondus dans les morceaux de sucre, pétillants sous cette étreinte sensuelle, se sont fait la belle hors et trop loin de moi. Avec tant de flamme, ils crépitèrent alors aussi haut qu’un feu d’artifice, et jamais on ne les retrouva. Peut-être auront-ils été dissous dans quelque goutte de café résiduelle, sur une nappe dominicale.

Régulièrement, on me vide pour compléter mon pot d’autres compagnons, plus jeunes et moins avertis de leur sort prochain. Aux aguets, au sommet de la pile, les vieux cristaux restent muets, alors qu’en fond de cale, d’aucuns trépignent d’excitation, entre les blancs et les roux, les blonds et… c’est tout. A quel destin seront-ils donc promus ? Caramel, confiture, sirop ou juste quelques petits grains de fantaisie sur un gâteau… 

Mais, soyons-en convaincus, les jambes courtes qui s’étirent méthodiquement et les doigts voleurs ne sont pas l’apanage des enfants, car… pour la première fois de mon existence, me voilà tout nu. Hélas, faute de disposer de la parole, je ne puis dénoncer l’envahisseur. Dans la matinée encore, le ronflement de Monsieur raisonnait fortement dans la chambrée, avertissant de son sommeil profond. Alors, des mains longues et fines, avides et clandestines, étreignant mon corps tout entier, s’emparèrent un à un de chaque cristal roux, blanc et blond, inexorablement confondus et délicatement posés sur une langue friande et toujours inassouvie. Savourant lentement son forfait, et sans craindre nullement le réveil de Monsieur, pour ne rien laisser, s’en vint le tour de l’ultime morceau. Le dégustant ainsi jusqu’à satiété, en le laissant fondre voluptueusement, cette langue inconnue s’en retourna assouvie vers d’autres forfaitures sucrées-métissées.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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