Moustache impériale

Dans la série des poils en fête, il me plaît d’honorer ici les poils en tête. Aux cours du défilé des époques, certaines d’entre-elles ont favorisé les moustaches de toutes formes, d’aucuns allant jusqu’à les arborer comme un signe de bienséance et de reconnaissance sociale. Il y en eut de fines et étroites, qui se terminaient aux commissures des lèvres, que l’on pouvait imaginer aussi pointues qu’un accent circonflexe ; d’autres qui descendaient sur deux centimètres de largeur, juste à la base du nez, qui ne pouvaient être portées que par des hommes bruns, au risque de passer inaperçu ; sans oublier bien sûr celles, étroites et rebiquées, étrangement ressemblantes aux défenses du sanglier, qui faisaient l’apanage de l’incomparable et tout aussi célèbre Hercule Poirot.
Désormais, les poils se voyant moins taillés en finesse, les moustaches, ne rebiquant plus qu’en fer à cheval, avec un poil épais et touffu, identifient plutôt la classe des travailleurs au dur labeur, juste à l’autre extrémité de certaines catégories, différenciant des castes aux accents de valeurs « supérieures » ! Pour les uns, la moustache ne représentait alors qu’une fantaisie, pour les autres, la finesse de leur art s’accommodait d’une multitude d’accessoires méticuleusement ordonnés dans une trousse des plus précieuses, où mini-ciseaux affutés côtoyaient peignes et rasoirs, toujours prêts à être dégainés pour dompter le poil indocile en toute opportunité.
En ce temps-là, en bon Occitan fort de sa sculpture poilue, mon ami et voisin Hyppolite passait plus de temps devant son miroir chaque matin que moi, jeune fille à marier et éperdument éprise de sa personne. Connaissant ses horaires quotidiens, le hasard me postait régulièrement sur son chemin, un peu plus proche, un peu plus loin chaque jour, pour ne pas éveiller en lui le moindre doute sur mon forfait. Ce matin-là, les poils de sa moustache, ayant sûrement mieux dormi qu’à l’accoutumée, se cabraient à merveille, ce qui lui concédait le loisir de n’avoir aucun retard. Son pas souple et calme nous fit rencontrer aux bas de sa porte, sans qu’aucune raison ne le précipitât sur le boulevard à son pas de course effréné habituel. Collée juste au-dessus de ses lèvres, sa moustache coudée en guidon de vélo, aux extrémités savamment entortillées comme des ressorts en torsion, faisaient de petits sauts à chacun de ses mouvements de lèvres, c’est-à-dire à chacun des mots qui sortaient de sa bouche. Son timbre de voix ne faisait qu’osciller entre des intonations raisonnablement basses jusqu’à mes oreilles closes. Sans être aucunement attentive à son monologue, concentrée sur cette moustache friponne, je ne voyais qu’elle. Et d’imaginer, jusqu’à en frissonner la sensualité avec laquelle il devait tenir son peigne, avant qu’il ne caresse ses doux poils, et de sortir les fins ciseaux qui devaient ensuite unifier et aligner chacun d’eux. Par-dessus tout, emprisonnés devant cette moustache couleur caramel, mes yeux ne pouvaient se libérer, ce matin-là, de ses lèvres qui ne frétillaient que pour moi…
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