Pâte de verre

Dans le rouge-cerise du four principal, une matière épaisse et pâteuse comme du magma attend le passage de la longue canne pour renaître dehors, derrière la lourde porte de la chambre en fusion. Ici, tout est force et couleur, énergie et profondeur. Dans l’antre du creuset protégé d’imposantes parois de pierres, rien n’est jamais inerte. Rien, et sûrement pas cette substance vitreuse qui n’espère qu’à s’évader et à se façonner enfin.
Voilà que la porte s’ouvre, une autre lumière apparaît, diffuse, moins brûlante. Bientôt, le matériau s’agglomère dans le tourbillon de la grande canne, jusqu’à l’obtention de la juste quantité de matière. La porte se referme déjà ; tant pis pour le complément de matériau qui reste là, un autre avenir l’attend, demain, peut-être.
Sans que ne se tarisse la ronde du tourniquet, le verre se galbe, même s’il fait plutôt froid dehors. Au bout de son bras et de sa canne interminable, ça va, ça vient, rien ne s’arrête, tout en rondeur pour danser, toujours, sans jamais perdre le rythme de la chorégraphie.
Soudain, gorgeant ses poumons d’un air léger, son souffle inocule la vie au plus profond de la pâte qui enfle doucement. Sans cesser de valser tout là-bas, à l’extrémité de son bras, des étincelles de lumière apparaissent dans son cœur, puis, rapidement, elles colonisent le tout. Plus le verre se modèle, plus les lumières, comme aimantées les unes aux autres, l’animent avec autant d’étincelles de vie, et elles le pénètrent jusqu’à son essence même. Alors, tout entier un nouveau monde s’éveille.
Le jour s’éteint, dehors quelques lumières vibrent encore dans la nuit. Le four, lui, ne s’endort jamais, même si sa couleur rouge-cerise se fane un peu avant le retour des ouvriers dès les premières heures du matin. Un seul est resté là, solitaire dans cet atelier. Il tourne encore et toujours sa canne, avec l’enthousiasme de ses premiers essais. Et le verre gonfle, lentement, patiemment, à chacune de ses expirations, y insufflant ainsi son amour, sa passion, avec l’oxygène nécessaire et le dioxyde de carbone, éléments essentiels à toute vie, pour que fourmillent en elle nos existences, nos rêves et peut-être même quelques-uns de nos soupirs.
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