Sans contreSavon

Saturée de soude, de gras et de quelques effluves vertes d’huile d’olive, la fabrique, tout autant que les hommes qui y travaillent, émane cet incroyable panaché de sueur végétale.
Il est inconcevable d’envisager de comptabiliser la multitude de cubes en germe qui composaient le chaudron. Notre ronde était si grande lorsque nos principes tournoyaient dans un bouillon aussi épais que la boue des marais. Puis, comme en cuisine, vint le moment de déverser l’appareil entre des rails, loin de la chaleur. Alors, on nous fit sécher, un peu, avant de nous trancher, légèrement façonnés et estampillés d’un médaillon imprimé d’un coup sec sur les pans de notre cube. On nous oublia enfin, pas très longtemps, mais suffisamment pour que notre robe s’affine de la douce couleur verte attendue.
Au cours des différentes étapes qui nous ont fait naître, quelques-uns d’entre nous, il est vrai, se voyant un rien cabossés aux extrémités des rails qui nous avaient canalisés, les angles aplatis, voire même déclarés « hors calibre », étaient promus à un autre destin. Fort heureusement, dans cette fabrique, tout se recycle, en rassemblant dans le même panier les gueules scabreuses aux défauts en tous genres pour les clients moins exigeants.
Chez l’un de ces amoureux de Sainte Saponnade, je me suis retrouvé, ornant de ma belle couleur olive les lieux tièdes et humides de sa salle de bain, pour que la mousse prospère, du lavabo à la douche, jusqu’à la baignoire. Je côtoyais ainsi la peau fine et pure du nourrisson, d’autres plus tannées, sans oublier celles auxquelles on s’accroche en abandonnant quelques atomes sur des poils rêches et épais.
Ainsi allait ma vie. Mais avant qu’elle ne se fonde dans l’eau bouillie d’une baignoire relaxante, on me fit voyager de long en large sur un immense corps pour finir sur un visage semblablement bourru. Alors que la portée de sa voix fredonnait un air baroque, de sa main si large, mon corps délicatement nébuleux, déjà bien fondu et rendu si petit, un geste malencontreux me fit sauter au-dessus de sa tête. En hissant son buste hors de l’eau, il tenta bien de me rattraper, mais retomba aussi sec qu’un poisson noyé dans un fracas de haute mer. Pauvre de lui, la baignoire n’était pas assez grande pour retenir ce cétacé dans son aquarium, qui s’échoua, blessé, sur le tapis imbibé… d’une douce odeur de glycérine, d’un rien de vapeur de soude et de quelques gouttes d’olive.
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