Histoires courtes

Toile de maître

Chantal Telliac··3 min de lecture

Dehors, la pluie cogne sur les vitres et inonde déjà le rebord de la fenêtre. L’humidité pénètre jusqu’au cœur des meubles et contracte les muscles du maître dans chacun de ses gestes.

Lorsque je me suis éveillé, ma toile était brune, de ces bruns qui habillent l’automne, de cette terre fraîchement labourée. Les pigments se mêlaient dans des échanges secrets, tels ces courants marins qui, dans les profondeurs des océans, se content les récits d’ailleurs, de là où il fait froid, de là où jamais l’on n’ira.

De son souffle comme de son impatience, le maître m’a nourrie. Lorsque la fougue stimulait son inspiration, les poils de son pinceau assénait la toile de couleurs qui tout d’abord, se superposaient, puis se mariaient entre-elles jusqu’à se confondre. De cet assemblage de tons, apparaissait la profondeur d’un relief qui, lentement, prenait corps. La toile elle, se bombait comme le ventre d’une femme en couche. Ronde et douce, elle gonflait, saturée d’humidité et de couleur entremêlées. Lui, jamais il n’arrêtait son geste, suspendu hors du temps, animant son pinceau avec autant d’élégance qu’une joute au fleuret. Il laissait s’écouler les heures sans qu’elles n’eussent plus de poids sur son corps métamorphosé, enrichi de vigueur et de passion. Son esprit, lui, vibrait sur les rives de son art, prêt à s’intégrer à sa toile jusqu’à ne faire qu’un.

Et il s’écroula ! Enroulée entre ses bras, la tête lourde, il sombra d’épuisement, jusqu’à ce que ses esprits finissent par se rassembler et renouvellent sa force.

Qui mieux que Jeanne eut su s’effacer durant ces extases ? Elle l’aura couvert d’une veste chaude sans qu’il n’en su rien, sans qu’il n’en retienne rien. Du fond de l’atelier, le léger grincement de porte avait fait grimacer le maître, sans que jamais il ne bougea. Sans les retenir, les couleurs étaient bien trop enivrantes, leurs nuances beaucoup trop fascinantes.  

Posée non loin de son sommeil, une tasse fumait. Le breuvage déployait des odeurs de réconfort ; Jeanne le savait. Le feu brûlerait ses lèvres et réconforterait son âme. Alors que lui s’éveille, comme les gouttelettes vagabondent, elle, s’est déjà évaporée. Sur ses jambes robustes et trapues, la respiration du maître happe la chaleur que diffuse encore sa tasse pelotée entre ses mains. Il scrute l’empreinte de ses gestes, déplaçant son angle de vue d’un point à un autre, attentif à chaque vague, sans l’indulgence d’aucune envolée d’humeur.

Ses yeux construisent, ses yeux me déshabillent !

Le pinceau tournoie entre ses doigts, puis, écrasé sous son autorité, plonge dans la mixité des tons de sa palette. Que d’improbables couleurs confondues à sa folie qui deviennent soudain passion. Des profondeurs terreuses, une silhouette se devine. Plus de geste saccadé, plus de douleur à extérioriser, seule la justesse du trait, fin et précieusement posé. Ses lèvres vibrent d’un sentiment d’aboutissement, peut-être d’un brin de satisfaction, avant de poser les lumières de touches simples et délicates. Nourrie de tribulations, le geste guidé par l’intuitive finesse de son art développe les contrastes et la direction du regard. Puis, il prend une fois encore de la distance, lance un œil furtif derrière la vitre lessivée par la pluie incessante, imprègne une ultime fois son pinceau d’éclat… et me sourit, comme s’il me découvrait pour la première fois.

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Écrit par
Chantal Telliac

Écrit des carnets, au fil des jours et de l'inspiration.

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